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DAVID SERVAN-SCHREIBER
 
Réconcilier la médecine : l'exemple de la Suisse
15/05/2009
Mots clé : interview David Servan-Schreiber
La Suisse doit voter le 17 mai sur un amendement à sa constitution qui reconnaitrait les médecines complémentaires comme légitimes et indispensables au système de santé du pays. Déjà approuvé à plus de 78% des voix par le parlement, cet amendement assurerait notamment la prise en charge par l’assurance maladie de cinq méthodes complémentaires. Une avancée fascinante au cœur de l'europe.
 
Si le texte est adopté, l’assurance maladie devra étendre sa couverture à cinq méthodes complémentaires dès lors qu'elles sont pratiquées par des médecins : la médecine anthroposophique, l'homéopathie, la thérapie neurale (qui prend en compte l'idée d'une transmission d'énergie manuelle à la frontière entre médecine et foi), la phytothérapie et la médecine chinoise traditionnelle.
Les citoyens suisses s'apprêtent également à se prononcer sur la création de diplômes fédéraux pour les thérapeutes non-médecins, l’intégration de programmes complémentaires pour les médecins dans la pratique, l’enseignement et la recherche, et enfin la préservation d’une pharmacopée (phytothérapie par exemple) déjà éprouvée.

J’ai répondu aux questions d’une journaliste du quotidien Suisse LE TEMPS pour clarifier quelle était ma conception des médecins complémentaires et de leur rôle à venir dans tous nos systèmes de santé. L’interview à été publiée en première page du journal la semaine dernière et je voulais vous la livrer pour stimuler vos propres réflexions et débats sur ce sujet.

Pour en savoir plus sur la votation suisse : cliquez ici.

Interview du Dr David Servan-Schreiber par Marie-Christine Petit-Pierre

«Pas scientifique!» La réponse des personnes opposées aux médecines complémentaires est invariablement la même. Pourtant, une fois installés en dehors des hôpitaux universitaires, les médecins sont nombreux à recourir à des méthodes alternatives. C’est disent-ils en général, que la médecine occidentale ne suffit pas. Ils ont pourtant tous suivi une formation «scientifique».
Parmi les médecins les plus connus du grand public David Servan-Schreiber, psychiatre spécialiste des neurosciences, a lui aussi versé dans le pêché véniel des médecines douces. Et le succès de ses livres sur le sujet, «Guérir» et «Anticancer», ne se dément pas.
Victime lui-même d’un cancer, une tumeur du cerveau, découverte lorsqu’il avait 31 ans, David Servan-Schreiber suit une thérapie classique. Sept ans plus tard c’est la rechute. Et le médecin se demande comment améliorer ses chances de guérison. Sans renoncer aux soins de la médecine occidentale, il se documente sur les thérapies alternatives et change son mode de vie. Comme il a une formation académique, il dévore la littérature scientifique sur le sujet. Son diagnostic est clair: les preuves de l’efficacité de certaines méthodes existent mais trop souvent les médecins ne lisent pas ces études, voire ne les comprennent pas. Explications.


Le Temps: Existe-t-il des preuves scientifiques de l’efficacité des médecines complémentaires?

David Servan-Schreiber: Oui, le problème c’est que l’on ne comprend pas toujurs les mécanismes par lesquels ces méthodes agissent.

– Avez-vous des exemples concrets?
– Un rapport de l’Institut national de la santé américain affirme que l’acupuncture est efficace contre les nausées, y compris dans les chimiothérapies. Or les médicaments contre la nausée coûtent des centaines d’euros par mois. Connaissez vous des services de chimiothérapie qui aient choisi de recourir à l’acupuncture? Moi pas. On ne l’utilise pas parce que on ne comprend pas comment ça marche.

– Les neurosciences donnent des pistes pour comprendre les effets de l’acupuncture?
– Oui, on voit par exemple qu’un des points utilisés depuis 5 000 ans pour contrôler la douleur, éteint les zones de la douleur dans le cerveau. Pour moi c’est une preuve largement suffisante pour utiliser l’acupuncture.

– Estimez-vous que seul les médecins devraient être habilités à utiliser ces méthodes?
– Pas du tout, cela limite beaucoup trop la palette thérapeutique. Un médecin doit savoir faire beaucoup de choses. Et il ne fait pas forcément tout bien. Je suis par contre en faveur d’une formation très complète, très encadrée, validée, pour les praticiens de médecines complémentaires. Il y a des choses qui peuvent être dangeureuses. J’ai défini dans «Anticancer» ce qui l’est. Par exemple, lorsque des praticiens recommandent des méthodes non prouvées à la place de traitements médicaux conventionnels. Dans le domaine du cancer, c’est une question de vie ou de mort.

– Médecine «scientifique» et médecine complémentaire doivent-elles être utilisées en complément l’une de l’autre?
– Absolument. Il y a largement assez de preuves scientifiques pour justifier l’utilisation de médecines complémentaires en matière de cancer. Mais il n’y a aucun traitement complémentaire qui permette de remplacer un traitement conventionnel à ce jour. En fait, aucune médecine ne marche pour tout. Il faut agir avec discernement, regarder ce pour quoi il y a des preuves et réaliser que, souvent on rejette un traitement parce qu’on n’en comprend pas les mécanismes. Or ce n’est pas une raison valable.

– Vous êtes également psychiatre, un domaine où l’on peut recourir à la médecine complémentaire?
– Dans mon premier livre «Guérir», je montrais qu’il existe en psychiatrie de nombreuses approches naturelles qui sont aussi efficaces, voire plus, que les méthodes traditionnelles. Pour moi il ne s’agit pas là de méthodes « complémentaires » puisqu’elles sont plus efficaces que les conventionnelles. Je les mets donc au premier plan du traitement. Et je n’inclus pas l’homéopathie, par exemple. On me le reproche souvent. Mais dans de nombreux domaines l’homéopathie n’a pas fait ses preuves. Je suis resté scientifique jusqu’au bout des ongles. Et mon raisonnement est très simple: quand une approche médicale sans effets secondaires a fait la preuve qu’elle est aussi efficace, voire plus, qu’une méthode qui a des effets secondaires, c’est celle-là qu’on doit utiliser en premier.

– La preuve de son efficacité dans votre pratique?
– Non, dans la littérature scientifique.

– Vous pensez à quelles méthodes?
– L’EMDR par exemple (une méthode basée sur le mouvement rapide des yeux, utilisée notamment dans les cas de traumatisme ndlr). Or il n’y a pas un seul centre hospitalier universitaire qui offre de l’EMDR à ses patients. C’est inadmissible quand un tel niveau de preuve existe dans la littérature scientifique. Il y a aussi la thérapie par la lumière, utilisée pour les dépressions saisonnières. Pourquoi prescrit-on des anti-dépresseurs à des gens qui souffrent de dépression entre novembre et mars, avant de penser à cette possibilité? L’effet est pourtant parfaitement démontré. Il est également démontré que l’exercice physique a un effet sur la dépression équivalent à celui des antidépresseurs, et avec moins de rechutes à long terme.

– Et la phytothérapie?
– La revue de l’organisation internationale «Cochrane»(indépendante et à but non lucratif, elle informe sur l’efficacité des traitements dans le domaine de la santé ndlr), a publié un rapport sur le millepertuis. Il montre que cette plante marche exactement aussi bien que les antidépresseurs.

– Le millepertuis n’a-t-il pas été mis en cause en raison d’interactions avec d’autres médicaments?
– Oui, cela réduit l’efficacité de la pilule contraceptive, des antirétroviraux dans le traitement du sida, et des médicaments immunosuppresseurs chez les personnes greffées. Et alors? Cela ne justifie en rien le fait que cette plante ne soit quasiment pas utilisée. Car le millepertuis a beaucoup moins d’effets secondaires que les antidépresseurs qui sont eux aussi, bien sûr, sujet à des interactions médicamenteuses. Et millepertuis est beaucoup moins cher. Mais comme une plante n’est pas brevetable et ne rapporte rien, personne ne va inviter cent psychiatres à Monaco pendant trois jours pour leur parler du millepertuis. Et donc personne ne le prescrira. Ce qui m’afflige aujourd’hui, c’est qu’il existe des traitements efficaces, sans effets secondaires, et qui ne sont pas utilisés simplement parce qu’il ne coûtent pas assez cher.

– Comment un scientifique comme vous s’est-il tourné vers les médecines complémentaires? Ce que l’on observe chez de nombreux médecins une fois qu’ils s’installent en cabinet.
– C’est l’inverse qui m’étonne. Tous les médecins répondent au même serment d’Hippocrate: «avant tout ne pas nuire».C’est à dire utiliser les traitements les plus efficaces avec le minimum d’effets secondaires. Cela me surprend que lorsque l’on a un traitement qui correspond à cette définition, que tous ne l’utilisent pas.

– Vous en êtes venu à cette vision des choses en tombant vous-même malade ou cette prise de conscience a-t-elle commencé plus tôt?
– Ca a commencé juste avant. Lorsque j’ai fait une mission à Dharamsala avec Médecins sans frontières. J’ai constaté que la médecine tibétaine fonctionnait très bien alors que j’avais été formaté pour ne pas y croire du tout. Cette médecine est basée sur l’acupuncture, la méditation, les recommandations nutritionnelles, les plantes. J’ai d’abord pensé qu’elle agissait par effet placebo. Et j’ai parlé à des gens très intelligents, au frère du Dalaï Lama, au ministre de la santé, au recteur d’une école, qui avaient tous étudié aux Etats-Unis. Je leur ai demandé si, quand ils tombaient malades, ils allaient voir en cachette le médecin occidental et faisaient semblant de recourir à la médecine tibétaine pour faire plaisir à leurs compatriotes. Ils m’ont regardé comme si j’étais le dernier des imbéciles. Et m’ont dit que s’ils avaient une maladie aiguë - appendicite, infarctus, pneumonie, ils recouraient à la médecine occidentale, imbattable dans ce domaine. Mais s’ils souffraient d’une affection chronique, ils consultaient le médecin tibétain qui travaille sur la capacité du corps à retrouver son équilibre.

–Cela vous a fait réfléchir?
–Cela m’a fait profondément réfléchir. Car je me suis rendu compte que tous les gens que je soignais à Pittsburgh avaient des problèmes chroniques: dépression, anxiété, démence, allergies, arthrite, problèmes cardiaques, cancers…. J‘ai réalisé que je les soignais comme s’il s’agissait de crises aguës. En traitant la dépression avec un médicament, on essaie de la soigner comme une pneumonie avec un antibiotique. On essaie d’appliquer ce modèle à tout. Cela n’a pas de sens. Aucune médecine ne soigne mieux un infarctus que la médecine occidentale ; on sauve la vie du patient. Mais on ne change rien à la maladie sous-jacente qui a bouché ses artères. Et, du coup, le taux de rechute après un infarctus est énorme. Pour éviter cela il faut une médecine qui soigne le « terrain ». Un mot que je n’ai jamais entendu de toutes mes études de médecine. Et c’est pourtant une notion qui est scientifiquement incontournable.

– La réponse occidentale à la notion de terrain est celle de génétique?
– Le plus grand mythe de la médecine occidentale actuelle est que le cancer a une origine génétique. Or au maximum 15% des cancers sont d’origine génétique. Donc 85% des cancers sont déterminés par l’environnement et le mode de vie qui jouent sur le terrain. C’est quand même familial parce que les familles nous transmettent des habitudes de vie. Dans un de mes derniers blog, je parle d’une étude sur deux cancers d’origine génétique. On savait que 80% des femmes porteuses du gène BRCA 1 ou BRCA 2 développent un cancer du sein. Or si ces femmes mangent beaucoup de fruits et légumes leur risque diminue de 73%. Cela veut dire que ces gènes ne sont pas des gènes du cancer du sein mais des gènes d’intolérance à la malbouffe. Même observation chez les hommes porteurs du gène d’expression de la COX-2. Ils n’ont pas plus de risque que les autres de développer un cancer de la prostate si ils mangent du poisson deux fois par semaine.

– Il y a toutefois des femmes porteuse de ces gènes qui mangent beaucoup de légumes et développent néanmoins un cancer du sein.
– Parce que ces cancers sont d’origine multifactorielle. Les femmes exposées in utéro au bisphénol A, qu’on trouve dans certain biberon en plastique, peuvent développer un cancer du sein trente ans plus tard.

– Pour revenir à votre changement d’orientation, vous avez appliqué les principes de la médecine tibétaine à votre retour de Dharamsala?
– Non, j’ai plongé dans la littérature scientifique. Et je me suis aperçu qu’il y avait des tonnes de choses sur ces médecines, dont on ne m’avait jamais parlé. J’ai découvert des approches scientifiques prouvées d’être efficaces, sans effets secondaires et je les ai appliquées à mes patients.

– Comment expliquez-vous que la recherche sur ces méthodes ne soit pas mieux connue?
– Il n’y a pas de moteur financier. C’est pourquoi l’initiative suisse de rembourser ces thérapies est fascinante, cela peut changer la donne. Même s’il faudra bien sûr le faire avec discernement pour éviter toute dérive charlatanesque.
 
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