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DAVID SERVAN-SCHREIBER
 
Interphone ne parvient pas à conclure ses travaux de façon claire. Continuons à prendre des précautions.
22/05/2010
Mots clé : Téléphones portables
Les chercheurs de l'étude Interphone ont enfin publié leurs conclusions, le 17 mai 2010 dans le International Journal of Epidemiology. Initialement prévue mi-2005, la publication de ces résultats a été longuement retardée après l'arrêt des travaux, pour laisser la place à des négociations ardues pour arriver à une rédaction qui satisfait tous les signataires. Ceux ci s’étaient divisés en deux camps depuis les premières analyses des résultats : ceux qui en ont conclu qu’il n’y avait pas de risque associé aux portables, et ceux qui ont conclu que l’étude montrait un risque « possible». A mon sens, les analyses détaillées des résultats – qui n’ont pas toutes été décrites dans l’article remis à la presse le 17 mai – suggèrent bien que ce sont les scientifiques sortis inquiets de l’étude Interphone qui sont les plus raisonnables. Reprenons les faits…
 

Les résultats de l'étude Interphone publiés le 17 mai 2010 dans le International Journal of Epidemiology, concluent qu'ils n'y a pas de preuves suffisantes pour lier de façon causale utilisation fréquente du téléphone portable et tumeurs malignes du cerveau. Dans le même temps les auteurs suggèrent qu'il y des risques de gliomes (cancer du cerveau) pour le groupe de l'étude caractérisé par l'utilisation la plus forte (≥1640 h sur 10 ans, soit 30 minutes/jour). Et ce risque est plus grand sur le côté du cerveau où les utilisateurs disent poser leur téléphone.

De fait, dans une « Appendice No 2 » publiée sur le site internet du International Journal (mais qui ne fait pas partie de la version imprimée de l’article lui-même) certains des chercheurs ont bien mis en évidence que si on comparait les groupes d’une manière différente pour réduire les effets de biais de sélection des sujets étudiés on tombe sur des résultats tout à fait différents : les personnes qui ont utilisé un portable pendant plus de dix ans avaient deux fois plus de risque d’avoir développé une tumeur maligne au cerveau (« gliome »). Cette augmentation de risque est statistiquement significative (c.a.d, considérée scientifiquement comme « fiable »). Et on a la retrouve quelle que soit la manière de quantifier la durée d’exposition au portable : que ce soit en nombre d’années d’utilisation, durée totale des conversations, ou nombre total d’appels. De fait, il s’esquisse même une relation « dose-réponse » selon laquelle plus l’exposition est longue et plus le risque est élevé. (voir le tableau tiré de l’Appendice 2 de l’étude Interphone, ci-dessous)

Interviewée par le site Microwave News, Elisabeth Cardis, qui a dirigé l'étude, a déclaré que ces résultats sont "importants et très suggestifs". Pourtant, pour arriver à un compromis acceptable à tous les auteurs, ils ont été publiés séparément, en annexe, et n'ont pas été commentés dans le résumé de l'étude, repris par toute la presse.

Certaines autres limites à l'étude Interphone me laissent particulièrement inquiet, quand je considère l'utilisation massive des téléphones portables par près de 5 milliards de personnes, à un âge de plus en plus précoce.

D'abord, l'étude ne porte que sur au maximum 10 ans d’utilisation et uniquement à l’âge adulte. Comme le signalent les éditorialistes du International Journal of Epidemiology, "Aucun risque n'aurait été identifié à propos d'aucun carcinogène connu aujourd'hui, dans des études portant sur une période de 10 ans après la première exposition. Même le tabac."

De plus les données sont anciennes : le recueil à commencé en 2000. Les 21 770 personnes interrogées devaient mesurer leur consommation moyenne sur les dix années précédentes. Une époque où l'utilisation du portable était moins massive qu'aujourd'hui. On a donc défini les "gros utilisateurs" comme ceux qui utilisent leur téléphone une demi-heure par jour. Pour nombre d'entre vous qui utilisent leur téléphone pour le travail, entre les appels reçus et ceux émis, cette limite est très souvent dépassée. Dans certains pays il n'y a quasiment plus de téléphone fixe et toutes les conversations se font sur téléphones portables.

Les résultats publiés n'évoquent pas non plus les neurinomes de l'acoustique ou les tumeurs de la glande parotide. Pourtant des données sur ces sujets ont été abordées dans les travaux. Tous ces résultats devraient être livrés au public pour éviter tout soupçon de dissimulation, même s'ils ne sont pas concluants.

Le téléphone portable est un outil formidable, qui sauve la vie de nombreuses personnes en cas d'accident. J'utilise le mien quotidiennement, en prenant des précautions simples. Les résultats de l'étude Interphone ne permettent certainement pas de balayer le doute lié à son utilisation, en ce qui concerne le risque accru de cancer au cerveau. Je recommande donc à chacun de maintenir sa vigilance et de continuer d’appliquer les quelques conseils qui figuraient dans "l'appel des 20" qui j'avais lancé avec des collègues scientifiques et de nombreux cancérologues en juin 2008. Je vous les mentionne à nouveau ici :

* N’autorisez pas les enfants de moins de 12 ans à utiliser un téléphone portable sauf en cas d’urgence. En effet, les organes en développement sont les plus sensibles à l’influence possible de l’exposition aux champs électromagnétiques. Leur crâne est plus mince et chaque millimètre entre l'émetteur d'onde et les cellules du cerveau fait une grande différence.

* Lors de vos communications, essayez autant que possible de maintenir le téléphone à distance du corps (l’amplitude du champ baisse de quatre fois à 10 cm, et elle est cinquante fois inférieure à 1 m de distance) : dès que possible, utilisez le mode « haut-parleur », un kit mains libres ou une oreillette bluetooth (moins d’1/100e de l’émission électromagnétique du téléphone en moyenne).

* Utilisez votre téléphone portable pour des conversations de courte durée (les effets biologiques sont directement liés à la durée d’exposition). Utilisez le SMS.

* Évitez d’utiliser le portable lors de déplacements rapides comme en voiture ou en train (augmentation maximale et automatique de la puissance lors des tentatives de raccordement à une nouvelle antenne relais ou à une antenne distante)

* Choisissez un appareil avec le DAS le plus bas possible par rapport à vos besoins (le « Débit d’Absorption Spécifique » mesure la puissance absorbée par le corps).

Ces recommandations sont faciles à mettre en œuvre, et elles sont particulièrement importantes pour les enfants. Comme le dit Martha Linet, directeur de la Direction générale de l'épidémiologie à l'Institut national du cancer américain, dans un rapport récemment remis au président Obama : "la question la plus urgente que nous avons besoin d'élucider est de savoir si les enfants ou les adolescents utilisant des téléphones portables sont plus à risque". Une question que l'étude Interphone laisse de côté et qui devrait être absolument abordée dans les prochaines études (l'étude COSMOS et Mobi-kids par exemple).

Note
(1) Je remercie Louis Slesin, le directeur du site internet et lettre d’information « www.microwavenews.com» pour ses analyses rigoureuses et détaillées de la littérature scientifique sur les effets biologiques des téléphones portables et ses commentaires sur l’étude Interphone tout au cours des cinq dernières années. C’est son site qui a attiré mon attention sur l’appendice 2 de l’étude dont j’ai repris le tableau ici.


 
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