Les grenouilles ont des choses à nous apprendre
Posté le 06/07/2009 par
Christophe
Envoyer par mail
Mot-clés:
Pollution environnementale
Perturbateurs endocriniens
Le 28 juin 2009, le supplément week-end du « New York Times » incluait cet éditorial du très influent NICHOLAS D. KRISTOF au sujet des perturbateurs endocriniens dans l'eau et de leurs conséquences sur la santé humaine. L’auteur cite un passage d’un récent rapport de 50 pages de la Endocrine Society sur le sujet, qui mentionne spécifiquement les risques de cancers et qui vient d'être publié. Etant donné son importance, nous avons traduit cet article pour les lecteurs de guerir.fr.
Les premiers signes d'une catastrophe sanitaire potentielle pourraient d'ores et déjà être observables chez les animaux aquatiques. Ils sont de plus en plus souvent victimes de malformations à la naissance, surtout de leurs organes génitaux.
Les grenouilles, les salamandres et autres amphibiens ont de plus en plus de jambes surnuméraires. Dans le lac Apopka, l'un des plus grands lacs de Floride, fortement pollué, les alligators mâles se développent avec un retard de croissance des organes génitaux.
Dans les bassins du Potomac près de Washington, la perche à petite bouche (smallmouth bass) male se transforme rapidement en " poisson androgyne ", avec des caractéristiques féminines. Cela a été découvert seulement en 2003, mais la dernière enquête a révélé que plus de 80 pour cent des perches à petite bouche mâles du Potomac pondent des œufs.
Désormais, les scientifiques font le lien avec la constatation de nombreuses anomalies chez l'homme, en particulier avec de fortes augmentations du nombre de malformations génitales chez les nouveau-nés mâles. Par exemple, jusqu'à 7 % des garçons sont nés avec des testicules qui ne sont pas descendues. Une anomalie qui se corrige souvent tout seule avec le temps, sans gravité. Et près de 1 % des garçons aux États-Unis sont maintenant nés avec une hypospadie, une anomalie caractérisée par un urètre qui sort du pénis à sa base.
Une inquiétude se fait fréquente parmi les scientifiques : que la cause de tout cela puisse être une classe de produits chimiques appelés perturbateurs endocriniens. Ils sont très largement utilisés dans l'agriculture, l'industrie et des produits de consommation. Certains peuvent également se mélanger à l’eau lorsque des œstrogènes sont rejetés avec l'urine humaine – par exemple quand une femme est sous pilule. Ces perturbateurs endocriniens passent à travers les égouts et les systèmes de traitement de l'eau et peuvent être consommés dans l’eau de boisson.
Ces perturbateurs endocriniens ont des effets complexes sur le corps humain, en particulier pendant le développement fœtal des males.
«Beaucoup de ces composés agissent comme des œstrogènes faibles, ce qui expliquerait pourquoi le développement des mâles - qu'il s'agisse de la perche à petite bouche ou de l'homme - a tendance à y être plus sensible», affirme Robert Lawrence, professeur de sciences de la santé de l'environnement à la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health. «C’est effrayant, très effrayant. »
La certitude scientifique est encore loin d'être fondée, et les entreprises du secteur chimique soulignent que les incertitudes sur les effets possibles de ces produits sur les humains sont énormes. Mais il y a accumulation de preuves que le nombre des spermatozoïdes des hommes diminue et que les anomalies génitales chez les nouveau-nés mâles sont de plus en plus fréquentes. Certaines études montrent des corrélations entre ces anomalies et les mères qui subissent la plus grande exposition à ces produits chimiques pendant la grossesse, par l'intermédiaire d’un ensemble de facteurs, qui vont de la laque sur les cheveux à l'eau qu'elles boivent.
Les perturbateurs endocriniens affectent également les femmes. Il est maintenant bien établi que l'exposition au diethylstilbesterol (Distilbène ®), un œstrogène synthétique prescrit à de nombreuses femmes enceintes des années 1930 aux années 1970, afin de prévenir les fausses couches, a provoqué des anomalies chez leurs enfants. Les bébés semblaient bien portants à la naissance, mais les filles nées de ces femmes ont été plus susceptibles de développer des organes sexuels malformés et des cancers.
Il y a également certains éléments de preuve à la fois chez la femme et chez le singe que l'endométriose, un trouble gynécologique, est liée à l'exposition à des perturbateurs endocriniens. Des chercheurs ont également soupçonné que les perturbateurs endocriniens peuvent causer une puberté précoce chez les filles.
Une nouvelle vague de recherche a aussi lié les perturbateurs endocriniens à l'obésité, à la résistance à l'insuline et au diabète, à la fois chez les animaux et chez les humains. Par exemple, les souris exposées in utero, même à de faibles doses de perturbateurs endocriniens, semblent normales au premier abord, mais elles développent ensuite un excès de graisse abdominale à l’âge adulte.
Chez certains scientifiques, ces nouvelles découvertes suscitent de l'appréhension - rien n'est plus terrifiant que de lire le « Journal of Pediatric Urology » - mais il n'y a pas eu jusqu'ici beaucoup de communication au public ou de mesures prises par les gouvernements.
Ce mois-ci, l'Endocrine Society, une organisation de scientifiques spécialisés dans ce domaine, a publié un avis de 50 pages qui prend date. Il devrait être un signal d'alarme.
"Nous avons les preuves que les perturbateurs endocriniens ont des effets sur la reproduction masculine et féminine, qu'ils influent sur le développement des seins, sur le cancer du sein et le cancer de la prostate, sur la neuro-endocrinologie, sur la thyroïde, sur le métabolisme et l'obésité, et dans les domaines de l’endocrinologie et du cardiovasculaire», a déclaré cette société.
"L'augmentation de l'incidence de l'obésité," ajoute l'Endocrine Society, "correspond à l'augmentation de l'utilisation et de la distribution de produits chimiques industriels que jouent probablement un rôle dans la génération de l'obésité."
L'Environmental Protection Agency américaine compte parmi ses objectifs un dépistage de ces substances chimiques perturbant le système endocrinien, mais elle avance à un rythme très lent. Pour l'instant, ces produits continuent à être largement utilisés dans les pesticides agricoles et industriels. Tout le monde est exposé.
"Nous devrions être préoccupés par les études chez l’animal", affirme M. Ted Schettler, du « Science and Environmental Health Network ». « Les perturbateurs du système endocrinien peuvent influencer le développement du cerveau, des spermatozoïdes ou augmenter le risque de cancer, même lorsque l'animal à la naissance semble parfaitement normal. »
Souvenons-nous du plus célèbre cas de pollution de l'eau aux Etats-Unis, qui a eu lieu en 1969, lorsque la rivière Cuyahoga dans l'Ohio a pris feu.

Ce choc a aidé l'Amérique à adopter une loi connue sous le nom de « Clean Water Act ». Depuis, la négligence a repris le dessus.
Ces grenouilles déformées et ces poissons androgynes – sans même parler du nombre croissant de difformités chez les garçons nouveau-nés - devraient suffire à nous secouer encore une fois.
NICHOLAS D. KRISTOF
Article original paru dans le The New York Times
L’auteur invite ses lecteurs anglophones à commenter ce texte sur son blog, On the Ground.
Lire le rapport de l'Endocrine Society
Photo CC Hamed Saber
Derniers articles
par
Christophe
|
Donnez votre avis
Vous devez être connecté pour pouvoir réagir :
Vous n'avez pas de compte ? Faites partie de la communauté Guerir.org : Ouvrir un compte